Je suis actuellement en mission d’intérim à la Direction française / Direction Juridique internationale de la société D. Je remplace une personne qui s’est déclarée en « burn-out » fin janvier, lorsqu’elle a appris qu’on allait lui confier quelques missions supplémentaires alors qu’elle n’avait pas le temps d’accomplir les siennes. Pour bien situer les choses, cette personne arrivait vers 10h, partait vers 16h, s’octroyait des siestes plusieurs fois par semaine. Donc effectivement, plus trop le temps… Faut comprendre.

C’est égal, j’ai pris le poste en main, compris les logiciels, rédigé des procédures, me suis frittée avec les services délocalisés, et m’ennuie de temps en temps. J’avoue. On m’apprécie -beaucoup- parce que j’ai du talent dans ce que je fais, et que je suis apaisante. Parce que du burn-out, il y en a, et du vrai !

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Cette société D est la filiale française d’une multinationale que nous appellerons D-Monde. Qui dit multinationale dit actionnaires. Tu sais, ces gens qui touchent des dividendes à ne pas faire grand-chose sinon… toucher des dividendes. Donc faut faire du chiffre, pour augmenter ces dividendes, et conserver ses actionnaires, pour avoir la confiance du marché. Parce que si pas confiance du marché, moins de business, donc moins de chiffre, donc moins d’actionnaires, donc pas de confiance… Je ne t’apprends rien.

Pour faire du chiffre, on en demande de plus en plus, avec de moins en moins de personnel. D’où stress. D’où départs… non remplacés, parce que y’a pas de petites économies.

Il y a quelques semaines, grande conférence téléphonique générale où Grand Manitou annonce que, comment c’est trop génial, D-Monde a décidé de faire un spin-off et que les actionnaires en sont très contents.

Qu’est-ce qu’un spin-off, me demanderas-tu ? Eh bien c’est comme dans les séries : des personnages quittent une série pour avoir leur série à eux. Avec plus ou moins de réussite. Genre Les Gunmen spin-off d’X-Files, les déclinaisons de Law & Order, ou Super Jaimie spin-off de L’Homme Qui Valait  Trois Milliards.

spin off

Bref, D-Monde a décidé de créer une société D-PT au niveau international pour mise en bourse. Grand Manitou dit que ça va se faire très vite, parce qu’on est les meilleurs, et que comme ça les actionnaires seront contents. Le service juridique fait remarquer que Holà-bijou y’a un timing légal à respecter pour décliner cette décision pays par pays. Réponse : on vous fait confiance, l’erreur est humaine et formellement inacceptable (oui, le tout dans une même phrase, Grand Manitou est doué)

Bon d’accord.

On travaille, on avance. Ça stresse, ça pète quelques câbles, un attorney décide de partir, n’est pas remplacé.

Et puis voilà t-y pas que Manitou (pas Grand, celui juste au-dessus) décide de venir nous voir. Ça faisait un moment qu’il devait venir, celui-là. Il annulait, il décalait, mais là, c’était bon. Branle-bas-le-combat, faut que tout se passe au mieux : après-midi de présentations Power-point (j’adooore rédiger des prez ppt, me suis régalée), macarons & coca-cola pour le break de 16h, trouver un restau parisien sympathique-mais-dans-le-budget pour le dîner, etc.

En début de réunion, tout le service est convoqué, sauf votre serviteuse -intérimaire- et l’assistante administrative - petit personnel (eh oui, c’est comme ça)- pour écouter l’allocution de Manitou qui annonce que la Direction Juridique Internationale va être déplacée à Dublin.

leprechaun

Ah ? Dublin ? Le premier choc passé, quelques questions sont posées. Manitou délivre les infos au compte-gouttes. Oui, c’est inéluctable. Oui, il se doute que tout le monde ne va pas suivre. D’ailleurs il les remercie tous d’avoir travaillé jusqu’au bout. Oui, ça va se faire vite. Très vite. Non, ça n’est pas une question de trimestres mais de mois. On sent bien que si ça pouvait être de semaines… Parce que ne l’oublions pas : il faut que les actionnaires soient contents.

Bref, grosse baffe dans le service car tu te doutes de ce que cela signifie: tout le monde est viré. Tout le monde ? Voui, tout le monde, y compris la directrice, seule femme du Comité de direction, dont on a décidé qu’elle serait tellement mieux à rester en France. Son remplaçant, mâle, piaffe d’impatience.

On n’a pas encore géré le Plan Social du spin-off qu’il va falloir gérer celui du service, service principalement constitué de cadres dont je trouve les réactions franchement constructives. Après le choc il y a eu petite colère, et maintenant on replonge dans le boulot avec un relativisme de bon aloi. La première qui commence à criser s’entend dire que bon… faudrait peut-être voir à pas s’agacer ainsi, c'est pas comme si vous alliez être virée ! (on m'a répondu que j'avais beaucoup d'humour !)

A titre personnel, on m’a informée qu’on me gardait jusqu’au bout. J’ai promis de ne pas éplucher les petites annonces, mais que si on vient me chercher pour un poste mieux payé en CDI…